An et Karim

Décidés à naviguer sur le même bateau, ils n’imaginent pas que celui-ci, très vite, deviendra une galère

An* est assistante sociale. Elle a les deux pieds bien sur terre, beaucoup d’énergie mais là, dans son petit appartement où elle vit seule désormais le cœur se serre de la voir se débattre dans une sombre histoire à laquelle elle n’aurait sans doute pas cru il y a quelques mois à peine.

En janvier 2014, la jeune femme rencontre Karim. Une histoire sentimentale comme tant d’autres sans doute, un amour naissant, des questions comme pour tous les couples qui s’apprêtent à marcher ensemble dans la vie.

Comme tous les couples ? Karim n’a pas de papiers pour séjourner légalement en Belgique mais peu importe, les amoureux ont des projets communs, décidés à naviguer sur le même bateau, ils n’imaginent pas que celui-ci, très vite, deviendra une galère.

Malgré ses études, An ne connaît pas tout de cet étrange dédale de lois qui concernent « l’étranger ». Elle ne sait pas encore qu’un couple mixte devient automatiquement suspect de par sa nature même. Mariage blanc, mariage gris… Certes, elle en a entendu parler. Assistante sociale, à l’écoute de ce qui se passe dans la société, elle sait que cela existe mais n’imaginait pas possible ce raccourci totalement incroyable qui fait dire que puisqu’il y a des mariages blancs ou gris, tout couple dont l’un des amoureux n’a pas de papiers est suspect, voire présumé coupable. Comme si parce que certains jeunes étaient délinquants, tous les jeunes étaient des voyous. Ce genre de sophisme pratiqué au comptoir des bistrots, An ne savait pas qu’il pouvait devenir le mode de pensée et d’action des autorités d’un pays dit démocratique et égalitaire.

Officialiser leur amour ?
An et Karim décident de cohabiter légalement, ce qui leur permettra de mettre en ordre tout cet imbroglio et de vivre leur amour au grand jour! Ils se rendent donc à la commune pour acter leur demande de cohabitation légale. Et c’est là que tout va basculer. Leur dossier est mis en enquête et la grande galère commence.

An se souvient : « Dès le début c’était bizarre. On était convoqué dans les bureaux du commissariat comme si l’on avait fait quelque chose de mal. D’habitude quand on doit faire des démarches, on passe par la commune. Là, nos seuls interlocuteurs étaient des policiers. Nous n’avons rencontré aucun travailleur social, aucun juriste, aucun interlocuteur formé à ces matières. Nous étions face à des policiers qui nous suspectaient. Immédiatement. » 

« Moi, explique An, quand on m’a demandé pourquoi on faisait cette cohabitation légale, j’ai répondu bien naturellement : pour régulariser la situation. Misère, il ne fallait pas dire cela… Vous faites cela pour les papiers ? Alors, l’enquête est terminée. »

Toute sa vie, An se souviendra de cet instant où elle a déclaré très franchement venir faire les papiers pour mettre en ordre leur situation, pour vivre normalement, ensemble. Un crime ? Apparemment.

Merksplas
Une première fois arrêté, en mars 2015, Karim passera environ deux mois au centre fermé de Merksplas. Les visites quasi quotidiennes d’An commencent. C’est loin pour elle, après son travail. Les procédures en tous sens commencent également. L’amour pour tenir, bien sûr, mais aussi le temps et l’argent. À Merksplas, heureusement, il y a un peu d’humanité. Une assistante sociale qui aide à faire une lettre, avec qui l’on peut parler, des activités pour tuer le temps. Le consulat du Maroc refuse de délivrer un laissez-passer indispensable pour expulser Karim, dont les autorités n’ont pas le passeport. Finalement Karim est relâché. L’assistante sociale acceptera de témoigner de la réalité de la relation amoureuse d’An et Karim, ce couple en détresse qu’elle a côtoyé pendant deux mois.

Début juin 2015, les rafles …
6h du matin : la police tambourine avec force et pénètre dans le petit logement. Karim, éveillé en sursaut, a réussi à fuir dans le jardin juste avant l’irruption des policiers qui crient, fouillent l’appartement, interrogent sans ménagement An.  Ils ne le trouvent pas. Un peu plus tard, la police reviendra en escaladant le mur du jardin et trouvera Karim. Il sera emmené, à peine habillé, comme un criminel. L’appartement est une fois de plus retourné pour essayer de trouver le passeport. Un policier écrase le paquet de cigarettes que An veut lui donner pour Karim.

An se rend au commissariat avec sa mère, elles veulent voir le commissaire. « Celui-ci se montre horrible avec ma mère » se souvient An. « Ma mère pleurait et il lui parlait vraiment brutalement: “Votre fille se fait avoir. C’est juste pour les papiers qu’il veut vivre avec elle”. Le commissaire était agressif, s’énervait, ne voulait répondre à aucune question, nous accusait de mettre en doute son travail. »

Car comme An est une jeune femme d’origine belge, bien gentille, qui travaille dans un organisme officiel, la thèse développée très vite est qu’il s’agit d’un mariage gris dont elle est la victime. Elle, la Belge, est innocente, victime et lui, l’étranger est bien sûr coupable.

Au commissariat, le commissaire a d’ailleurs l’air ravi de retrouver Karim après la première arrestation qui l’avait envoyé à Merksplas « Ah mon ami, te revoilà » dit-il en se moquant. Et un peu plus tard, un autre policier déclare « tous les Marocains sont mauvais », réalisant un peu tard que Karim avait compris ce qui se disait et intimant, dès lors, la prudence aux autres.

Karim demande en vain à boire, à manger. On le laissera sans rien avant de l’amener l’après-midi au centre fermé 127 bis. Ce jour-là, c’est une véritable rafle qui a été organisée dans le quartier au petit matin. Comme dans la zone Ouest de Bruxelles, cet autre matin, le 2 juin 2015. De nouvelles méthodes, paraît-il, selon certaines sources policières. Pas si nouvelles si l’on en croit les livres d’Histoire.

An et Karim 2

Un été en centre fermé
Ensuite deux mois d’enfer au centre 127 bis, l’enfermement, aucune activité possible, une nourriture infecte, une inhumanité constante, les médicaments qu’il faut éviter à tout prix pour ne pas être abruti, des assistants sociaux inaccessibles et aucune réponse aux questions des détenus, des familles. On ne peut pas appeler le consulat parce que ça coute, on ne peut pas avoir ci, ça. Chaque jour une nouvelle règle qui n’est écrite nulle part. Le sourire goguenard des gardiens avant les visites privées, l’humiliation sans cesse. Mais aussi, heureusement, la solidarité entre ces détenus qui n’ont commis aucun crime.

C’est là, devant le 127 bis, qu’on rencontrera cette petite femme volontaire et courageuse, en train de dire au revoir d’un signe de la main à l’homme qu’elle aime, qui est enfermé, qui souffre et qu’elle vient visiter chaque jour.

Le couple et son avocat tentent alors toutes les démarches pour que Karim puisse au moins rester en Belgique jusqu’au moment où le recours contre le refus de cohabitation sera plaidé au tribunal début octobre.

An ira frapper à toutes les portes : le bourgmestre (pas de réponse), le roi (une vague lettre des services du Palais), les médiateurs communaux, fédéraux (on ne peut rien faire), les différents organismes d’aide comme Vluchtelingenwerk Vlaanderen par exemple qui donnent, eux, des conseils. À la lecture du rapport du procureur du Roi, An a le sentiment, par ailleurs, qu’avoir demandé de l’aide à Vluchtelingenwerk Vlaanderen est considéré comme un point négatif ! Beaucoup d’organisations sociales tentent d’intervenir pour aider le couple, des lettres sont envoyées. Rien n’y fait.

Le Conseil du Contentieux des Étrangers, saisi, estime que le fait que R soit au Maroc n’empêche pas le couple de poursuivre la procédure de recours contre le refus de cohabitation légale ! Quant à l’Office des Étrangers, les seules réponses données à An, à l’avocat sont : c’est pas nous, c’est la commune. Oui, mais pourquoi l’expulser avant l’audience au tribunal ? C’est la loi. Quelle loi ? Silence.

Destination Maroc
A la deuxième tentative d’expulsion vers le Maroc, comme elle doit se faire sous contrainte, que Karim est épuisé moralement, physiquement, An décide d’accompagner son amoureux au Maroc. Elle achètera les deux tickets. Il sera amené par la police à l’avion et ils se retrouveront dans l’avion. Étranges retrouvailles, Karim prend l’avion pour la première fois, les amoureux peuvent se tenir la main et se reconstruiront un peu chez la mère de Karim, au Maroc. Ils passeront enfin quelques jours ensemble après cet été infernal et cruel.

L’audience, l’attente, l’espoir
Début octobre, il y a eu l’audience au tribunal. Pour une fois, An se sent écoutée par la juge. Elle trouve bien bizarre que la juge soit à côté du procureur du Roi. Face à eux, elle se sent démunie, seule sans Karim, heureusement avec son avocat qui a rassemblé un dossier extrêmement solide. Ni la commune, ni le procureur du Roi, qui ont d’ailleurs « livré » le même texte à quelques virgules près, n’ont ajouté de nouveaux éléments depuis le refus initial. Leur soi-disant enquête tient sur une page et demi. La juge semble tout de même étonnée que R n’ait pas pu rester jusqu’à cette audience. Elle demande même à lire le document officiel qui stipule que l’éloignement ne fait pas obstacle à la poursuite de la procédure…

Maintenant An attend le verdict, elle espère et a en même temps peur d’espérer. Pour ne pas désespérer, elle se dit que si le jugement est négatif, elle va partir vivre au Maroc, quitter son emploi, mais ce pays – le sien – aussi l’a tellement déçue qu’elle en arrive parfois à être dégoutée. Elle croyait que son pays était un pays de liberté ; ses illusions sont tombées. Sa mère aussi d’ailleurs a perdu confiance dans les institutions. Elle dit : « Je disais à mes enfants, tu ne peux pas mentir aux policiers. Maintenant je sais qu’il faut dire aux enfants de ne pas dire la vérité à la police. »

Un état de droit ?
Au-delà de sa souffrance, An se pose beaucoup de questions très pertinentes : pourquoi confie-t-on le sort de ces couples à des personnes qui ne sont pas formées pour faire ce travail ? Elle peut comprendre qu’éventuellement la police fasse une enquête de voisinage, vérifie une présence au domicile, « mais le reste n’est pas du travail de policier » estime-t-elle. « Ce sont des travailleurs sociaux qui doivent éventuellement intervenir. » Du grand n’importe quoi. Le fait que, chaque fois que la police est venue au domicile, Karim y était ne se retrouve par exemple nulle part dans le dossier. On dit qu’il va y avoir un interprète et puis on change d’avis, plus moyen d’en trouver… On décide qu’on arrête l’enquête sans poser aucune des questions habituellement posées. Trop de travail ? Pas envie ? Envie de nuire ?

Le pouvoir de la commune est immense. L’arbitraire, la subjectivité règnent. Il n’y a aucune règle dans la marche à suivre pour mener ces enquêtes. La police est gangrenée par le racisme. Cela a été officiellement démontré et on laisse ces affaires-là aux mains de la police ? Cela aussi, c’est un problème fondamental.

Tout cela n’est pas digne d’un état de droit.

Enfin, la police outrepasse ses droits sans arrêt en comptant sur l’intimidation, mais encore faut-il connaître ses droits pour pouvoir les faire respecter. Pour An, il faudrait vraiment faire un gros travail pour faire connaître aux couples, victimes potentielles, leurs droits. Bien sûr que si elle avait su dès le départ tout ce qu’elle sait maintenant, ils ne se seraient pas laissé piéger ainsi.

« Et puis, de façon générale, est-ce le rôle de l’État, des autorités ,d’analyser une relation conjugale ? » se demande An. « Alors chaque union devrait être passée au crible pour être certains qu’aucune des partie ne soit lésée ? »  Est-ce cela que nous souhaitons ?

Dans quelques jours, elle repart au Maroc, attendre avec son amoureux le verdict du tribunal.

* Les prénoms ont étés modifiés.

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