Amal et Youssef

Quand on rencontre les jeunes mariés, le sourire aux lèvres, l’envie de vivre, des projets plein la tête, on a peine à croire d’où ils reviennent

Youssef est arrivé du Maroc en Belgique en 2003 à l’âge de 18 ans. En 2009, il a entamé la procédure de régularisation par le travail.

En janvier 2012, il recevait de l’Office des Étrangers un courrier lui signifiant une autorisation de séjour d’un an qu’il pouvait obtenir à la commune pour autant que son employeur soit en ordre de permis de travail. Or, à ce moment là, Youssef a eu un accident très grave qui a tout bouleversé et l’a immobilisé longuement. Le dossier est resté sans suite à cause d’un comptable négligent à qui Youssef avait confié les démarches administratives à terminer pour cette régularisation par le travail.

En 2012, il a également rencontré Amal, divorcée, mère de trois enfants. Peu à peu, ils entretiennent une relation amoureuse et familiale. Youssef aide financièrement sa compagne qui a charge des enfants et travaille à mi-temps. Il considère ces enfants comme ses propres enfants.

En été 2014, il vient vivre au domicile d’Amal et des enfants. Ils se marient religieusement et introduisent également à l’administration communale, en juillet 2014, le dossier pour le mariage civil. Ils ne s’attendent évidemment pas à plonger à cause de cela dans la tourmente.

Ils ne bénéficient d’aucune aide sociale. Lui, gère un salon de coiffure qui occupe deux ouvriers.

L’enquête
Une enquête policière très pointilleuse est ouverte. Quelques contradictions assez normales vu la foule de questions apparaissent : le prénom du père d’Amal (il a deux prénoms comme souvent au Maroc: Amal donne un prénom et Youssef, l’autre), la gazinière qui n’était pas décrite pareillement mais Youssef ne fréquente guère la cuisine, une sœur d’Amal oubliée par Youssef, sœur qui vit en France et avec laquelle la famille n’a pas de contacts.

Les enquêteurs signalent également une différence d’âge de sept ans. Le procureur du Roi, malgré ces quelques éléments, donne un avis favorable pour le mariage. Cependant, la commune continue l’excès de zèle et refuse le mariage !

Comme le dit très bien Amal, « c’est si toutes les réponses avaient été parfaites qu’il y aurait eu un problème, parce que cela aurait voulu dire qu’on avait tout préparé et répété ».

Ils introduisent un recours devant le Tribunal de 1ère instance. L’audience se passe bien. Les enfants sont présents. La juge semble de bonne composition. Une nouvelle audience est prévue le 17 juin 2015.

La rafle, l’enfermement
Coup de théâtre, le 2 juin 2015, à 5h30 du matin, la police débarque au domicile familial, menotte Youssef devant les enfants et son épouse et l’embarque pour le maintenir en détention au centre fermé 127 bis. La plus jeune fille de 13 ans est traumatisée.

Une décision d’interdiction d’entrée sur le territoire pendant deux ans et un ordre de quitter le territoire avec maintien en détention en vue d’éloignement sont pris par l’Office des Étrangers et signifiés malgré la situation familiale et la procédure en cours.

Les arguments avancés par l’Office des Étrangers laissent pantois: entre autres, la possibilité pour Youssef de rester en contact avec sa femme et les enfants grâce aux nouvelles technologies !

L’Office des Étrangers prétend également que Youssef a été arrêté suite à un contrôle alors que c’est délibérément que les agents se sont rendus à 5h30 au domicile familial dans le cadre d’une sinistre rafle organisée par la Police de Bruxelles (Zone Ouest) qui a réveillé et traumatisé plusieurs familles à l’aube de ce 2 juin 2015.

En outre l’Office des Étrangers invoque le risque de fuite alors que Youssef a lui-même déclaré son domicile à la commune, qu’il a son salon de coiffure et sa famille et qu’une procédure juridique est en cours.

Leur avocat estime d’ailleurs qu’il y a, de la part des autorités, un comportement déloyal visant à empêcher Youssef de se présenter à son audience du 17 juin 2015 au Tribunal de 1ère instance, que cet enferment n’est pas normal puisqu’une procédure est pendante.

Le 17 juin 2015, Amal se présente donc seule à la deuxième audience du Tribunal de 1ère instance. L’audience est alors reportée au 23 juin 2015 et c’est menotté que Youssef est amené à l’audience et apparaît devant sa femme et les enfants. Forcément, il est très perturbé et clame qu’il n’a rien fait. Des gens autour se demandent quel délit ou crime il a commis et Amal d’expliquer que son seul crime est de n’avoir pas de papiers.

S’en suivent de longues semaines d’enfermement. La famille est séparée. Amal visite quotidiennement Youssef. Les journées sont longues.

On mange mal au 127 bis. Amal demande : « Puis-je lui amener quelque chose ? ». On lui répond que non, « ou alors il faut amener pour tout le monde ! ».  Amal qui n’a peur de rien prépare un festin pour quarante personnes ! Pour une fois ce sera fête au 127 bis !

La lutte, la libération
En ce début juillet, chaque jour, plusieurs femmes viennent visiter leurs maris, compagnons, fiancés. Les femmes se parlent à la sortie de la visite, partagent leur détresse. A l’intérieur aussi, les hommes racontent. Peu à peu, on sent une volonté d’agir, de dénoncer cette politique qui brise couples et familles.

Il y aura une première rencontre, des témoignages. Chacun amenant sa contribution pour tenter de s’aider. Des citoyens se mobilisent. La CRER essaie de rassembler les énergies, le MRAX soutient activement les actions et ça bouge !

Pour Amal et Youssef, une bonne nouvelle est enfin tombée ! Le tribunal déclare que la commune doit marier les amoureux !!

Amal s’angoisse. Comment cela va-t-il se passer ? Il faut que Youssef sorte ! Branle-bas de combat généralisé pour tous ceux qui les soutiennent et le 17 juillet, Youssef est libéré ! Jour de l’Aïd mais aussi jour de fête pour tous ceux qui étaient à leurs côtés.

25 juillet, le mariage !
Dans la salle de mariage de la commune, on attend les amoureux. Ils arrivent rayonnants. Les musiciens traditionnels sont de la partie. Famille, amis, militants les accueillent, les applaudissent. Ils ont tant galéré !

Et puis, on mangera le mouton, on dansera, on tentera d’oublier toutes ces heures sombres d’un été si mal commencé.

L’attente
Quelques jours après le mariage, Amal et Youssef se présentent à l’administration communale. Dans les bureaux, l’ambiance est moins à la fête. Entretien froid.

« Voici les documents que vous devrez remettre, un policier passera, on vous donnera des nouvelles. »
« Peut-on avoir une preuve qu’on est venu, qu’on a entamé la procédure, un document, une annexe, une attestation ? »
« Vous ne faites pas confiance à votre commune ? »

Depuis c’est l’attente, près de trois mois se sont écoulés, l’agent de quartier est passé mais toujours aucune nouvelle de la commune. En attendant, tout est compliqué. Comment travailler, vivre normalement dans cette situation inconfortable ? À la commune, une seule réponse : « On a beaucoup de retard. » En attendant, c’est déjà la rentrée scolaire, la vie continue vaille que vaille pour cette famille courageuse.

Les questions
En revenant sur tous ces événements avec Amal et Youssef, outre l’émotion douloureuse en repensant à ces épreuves mais aussi les souvenirs de solidarité, plusieurs réflexions s’imposent à eux.

Comment arrêter l’inacceptable ? Que peut-on faire pour que plus jamais un policier lors de l’enquête ne puisse demander à une femme comme on l’a demandé à Amal : « comment as-tu fait l’amour avec ton mari hier ?»

Que peut-on faire pour faire respecter ses droits ? Comment éviter les abus comme ces rafles policières violentes et traumatisantes auxquelles on n’ose s’opposer de peur que les autorités ne pensent qu’on a quelque chose à cacher et que ce soit encore pire après ?

Youssef explique : « On ne sait pas sur quels critères ils se basent pour libérer certains. Le fait que j’ai un commerce, que je vis ici depuis 12 ans, que j’ai une femme, des beaux-enfants n’a jamais été pris en compte. »

Amal, elle, a un conseil à donner : « Surtout choisissez bien la commune où vous allez entamer vos démarches ! » En même temps, elle ne trouve pas cela normal du tout. «Tout le monde devrait avoir les mêmes droits dans un pays. » Elle ne comprend pas non plus pourquoi les enquêtes sont menées ainsi: « Si une psychologue par exemple pouvait entendre les couples, elle verrait tout de suite si c’est un vrai couple. Mais cette enquête policière tellement intrusive, c’est une humiliation, une épreuve vraiment traumatisante. »

Amal ne comprend pas comment la police travaille : « Rien que trouver à chaque fois Youssef au domicile, y compris le jour de la rafle à 5h30, c’était déjà la preuve quand même qu’on vivait ensemble ? » Tout cela na pas de sens selon elle. « S’ils ont débarqué ainsi, c’est qu’ils savaient qu’il habitait avec nous ! »

Amal aussi ne comprend pas pourquoi on ne peut avoir d’information sur son dossier à l’Office des Étrangers, si ce n’est en y allant au bluff, en contournant les règles. Quant aux preuves de revenus qu’elle doit apporter pour la demande de regroupement familial, elle se demande pourquoi les revenus de Youssef ne peuvent pas être pris en compte ? Les preuves de revenus de la personne par qui le regroupement familial peut intervenir représentent une condition qui justifie de la part des autorités un grand nombre de refus dans les dossiers de regroupement familial, raison pour laquelle beaucoup de couples ont peur de cette condition, surtout dans la conjoncture économique que nous connaissons.

Youssef gagne mieux sa vie qu’Amal. Depuis des années, il soutient la famille. Pour répondre aux exigences de rémunération pour le dossier de regroupement familial, Amal est obligée d’accepter un deuxième travail très lourd physiquement alors qu’ils ont le projet d’avoir un enfant. Combien de temps devra-t-elle tenir ?

Les avocats ? Youssef et Amal n’hésitent pas : « Beaucoup d’argent parfois pour rien. C’est vraiment compliqué de trouver un bon avocat. »

La solidarité encore
Enfin, malgré tous ces traumatismes, Amal et Youssef restent extrêmement positifs. Youssef se souvient de ceux qui ont été gentils avec lui au 127 bis, y compris parmi le personnel.

La solidarité avec les détenus ? Elle reste intacte : ils viennent d’apporter au 127bis des gâteaux et de la limonade pour 80 personnes !

Youssef voudrait rendre visite à ses compagnons d’infortune, restés là-bas au centre fermé. Un seul problème : il n’a pas encore de document de séjour lui permettant d’aller en visite !

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