Quelques questions à « Questions à la Une »

Screen Shot 2019-02-14 at 00.08.15Le 17 octobre 2018 le programme de la RTBF Questions à la Une diffusait le reportage: « Mariages blancs, quels prix à payer ? ». Suite à cette émission, le réseau « Amoureux, Vos Papiers ! », l’association MRAX (Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie) et le CRER (Collectif contre les rafles et les expulsions et pour la régularisation), ainsi quel’avocate Céline Verbrouck, interviewée dans le reportage, ont tenu à exprimer leur indignation concernant le traitement du sujet par la journaliste Thi Diem Quach. La réponse du service médiation de la RTBF nous a paru insatisfaisante. Une plainte a été introduite auprès du Conseil supérieur de l’audiovisuel, qui a toutefois jugé que « la «plainte questionne plus substantiellement la déontologie journalistique ». Malheureusement les délais pour introduire une plainte auprès du Conseil de déontologie journalistique étaient dépassés. Mais le reportage, disponible sur Auvio, continue à propager de la désinformation. Nous souhaitons donc présenter ici nos critiques .

Le sujet est, dans son ensemble, stigmatisant à l’égard des étrangers, truffé de préjugés, voire de propos à la limite du racisme, qui ne sont pas démentis, de chiffres qui ne sont pas expliqués et d’informations qui sont incorrectes juridiquement. L’émission présente en presque totalité des victimes de mariages blancs, la chasse à ce type d’unions et les politiques mises en place pour faciliter cette traque, sans montrer l’envers du décor. Les mariages et cohabitions entre personnes avec et sans papiers sont présentés comme presque systématiquement frauduleux. Les médias du service public n’ont-ils pas pour objectif d’informer la population de tous les enjeux d’une problématique ?

Nous rappelons qu’un journaliste ne peut altérer le contenu d’une interview à sa guise. Pourtant, l’avocate Céline Verbrouck, qui apparaît quelques minutes dans le reportage, s’est plainte de l’utilisation faite de son intervention. Elle reproche à la journaliste d’avoir tenu des propos rassurants concernant le traitement du sujet afin de la convaincre de répondre à ses questions. Le respect des sources est un des piliers du journalisme. L’article 3 du Code de Déontologie Journalistique dispose clairement :

« Les journalistes ne déforment aucune information et n’en éliminent aucune essentielle présentée en texte, image, élément sonore ou autre.Lors de la retranscription d’interviews, ils respectent le sens et l’esprit des propos tenus. »

Céline Verbrouck estime donc avoir été trompée puisque ses propos ont été instrumentalisés.

De plus, Mme Thi Diem Quach avait assuré au réseau « Amoureux, Vos Papiers ! » qu’elle montrerait bien les conséquences de la chasse aux mariages blancs sur de vrais couples désireux de passer leur vie ensemble. Non seulement elle n’a pas tenu compte des conseils du réseau mais elle a même coupé l’entretien avec la personne interviewée pour « Amoureux, Vos Papiers ! », réseau qu’elle n’a même pas daigné présenter dans le reportage. Elle a de plus utilisé les contacts fournis par le réseau et les a présentés de manière biaisée.

« Aujourd’hui, ces escroqueries sentimentales relèvent de l’exception. Seul un mariage sur 10 est considéré comme suspect dans notre pays ». Cette information, pourtant essentielle, n’est donnée qu’à la fin du reportage. Or conclure ainsi un reportage construit principalement sur la justification de la chasse aux mariages blancs, c’est laisser le téléspectateur dans le désarroi. Ce chiffre doit être expliqué et mis en contexte pour être compris.

Sur six témoignages, seulement deux sont de couples « authentiques ». Cette sélection n’est ni pertinente ni représentative de la réalité. Elle résulte d’une volonté d’instrumentaliser les sources afin de stigmatiser une frange de la population – entre autres les hommes originaires du Maghreb ou du Proche-Orient, qui seraient violents, dépourvus de sentiments et simplement désireux d’obtenir leurs papiers.

Nous avons épinglé certains passages que nous considérons comme particulièrement choquants mais la liste n’est pas exhaustive :

  • Le reportage s’ouvre sur le constat que la Belgique est LE pays des mariages de complaisance. La législation a donc dû se durcir ses dernières années pour limiter cette réputation. Nous aimerions savoir d’où cette information est tirée. S’agit-il d’une accroche destinée à attraper l’attention de l’audience ou d’une véritable enquête européenne ? Que dire de cette ouverture au regard de la dernière phrase du reportage citée ci-dessus ?
  • Les propos tenus par les deux échevins communaux interviewés posent également question. Bernard Guillaume, Échevin de l’État civil en charge des mariages et des cohabitations légales à Schaerbeek, tient des propos à la limite du racisme envers la diaspora guinéenne et explique fièrement son rôle de « chasseur de mariages blancs » avec résultats à l’appui : une diminution de 23% de mariages blancs à Schaerbeek en 15 ans. Mais combien de vrais couples ont été viticmes de cette chasse ? Et que dire des enquêtes systématiques lancées par la commune de Liège alors qu’elles ne devraient être réalisées qu’en cas de suspicion de fraude ?
    Nous nous questionnons d’autant plus sur ces politiques communales lorsque l’on sait que Schaerbeek et Liège se disent « communes hospitalières » et donc ouvertes à l’accueil des migrants.
  • Un chiffre accablant retient également notre attention, celui des dossiers sur les mariages suspects. Ils seraient au nombre de 10.000. La source n’est pas citée, le chiffre n’est ni expliqué ni relativisé. Il faut attendre la fin du reportage pour une explication brève et peu claire. Où est la fonction pédagogique des médias publics ? Pour information, en 2016, les chiffres de l’Office des Etrangers concernant leurs enquêtes sur les mariages de complaisance étaient les suivants : 4.138 mariages prévus, 3.973 mariages conclus. La quasi-totalité des unions n’était donc pas frauduleuse.
  • L’interview particulièrement longue du deuxième avocat contient des informations incorrectes juridiquement et laisse à penser qu’une procédure d’annulation de mariage serait de loin préférable au divorce.
  • Enfin, dans la séquence concernant l’homme qui lutte pour garder son lien avec son enfant, la journaliste présente incorrectement son recours et mélange les informations alors que des associations, en ce compris avocats.be et l’UNICEF, ont attaqué cette loi devant la Cour constitutionnelle pour violation de l’intérêt supérieur de l’enfant.

Au regard des nombreuses lacunes que nous observons dans ce reportage, nous demandons des explications de la part de la journaliste ainsi que la réalisation d’autres reportages plus rigoureux. Ces reportages devraient notamment mettre en avant les problématiques suivantes : le caractère systématique des suspicions, les difficultés, psychologiques mais également financières et juridiques, rencontrées par les couples devant prouver leur relation amoureuse, le caractère discriminatoire de la loi concernant les reconnaissances de paternité frauduleuses, les abus des services de l’État civil de certaines communes, le fait que de nombreux vrais couples sont mis à l’épreuve durant des années et que des vies sont brisées par ces suspicions disproportionnées. Le tout avec des statistiques et des chiffres sérieux à l’appui.

Nous demandons au service public qu’est la RTBF de respecter sa mission première : « Confirmer et certifier une information avant de l’expliquer et de la mettre en perspective en plaçant l’investigation au cœur de sa démarche ». Plus que jamais, l’information se doit d’être intègre et aussi nuancée que peut l’être la réalité. Questions à la Une l’aurait-il oublié ?

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s